Ningxia, le pays de la soif

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Ningxia, le pays de la soif



C’'est pour rédiger un reportage, paru le 5 août 2001 que le correspondant de Libération à Pékin, Pierre Haski, s’'était rendu au Ningxia. Et tombait sur le Journal de Ma Yan...


Le jeune Imam de Zhang Jia Shu, un village montagneux de 1.200 âmes dans le nord-ouest de la Chine, sert du thé fait à partir de la neige fondue stockée pendant l’'hiver. "“Avec de l’'eau, on pourrait avoir une vie normale ici”", dit-il, dans sa maison décorée de photos de La Mecque et de ... paysages de bord de mer.

Ici, dans le sud de la région autonome du Ningxia, c’'est le pays de la soif : un manque d’'eau désormais chronique qui a fait décréter cet endroit impropre à la vie humaine. Au point que, parfois, pour économiser l’'eau, l’'imam doit faire ses ablutions précédant ses cinq prières quotidiennes à l’'aide de sable...

Trois millions de personnes vivent pourtant dans cette région connue sous le nom de Xi-Hai-Gu (du nom des districts de Xiji, Haiyuan, Guyuan, Pengyang, et Tongxin), la plus pauvre de Chine ; Trois millions de Hui, chinois musulmans, dont la vie quotidienne est une lutte constante pour la survie. Leur revenu annuel : environ 400 yuans (55 euros). Ici, on est loin des métropoles florissantes comme Shanghai ou Pékin : même les miettes du développement fulgurant de l’'Est chinois ne sont pas parvenues jusqu'’ici.
Ce Far West-là est généralement oublié par les riches et lointains décideurs du pouvoir central : trop petit, trop loin, trop sage... C’'est de cette région et de ce peuple menacés que Wang Zheng a choisi de conserver la mémoire photographique. Cette région et ce peuple, ce sont d’abord les siens. Il est né il y a trente neuf ans dans le district de Xiji, plus au sud, et, s'’il vit aujourd’hui à Yinchuan, la modeste capitale du Ningxia, il garde un profond attachement pour sa terre natale et ses habitants. Depuis une vingtaine d'’années, il promène son regard de photographe semi-professionnel sur la Chine, participant à des opérations du type "“un jour à Shanghai"”, ou “"dix regards de photographes sur les Trois gorges"”, le site du barrage géant sur le fleuve Yang-tse. Mais depuis cinq ans, il a choisi de silloner le sud du Ningxia, une région méconnue y compris des Chinois eux-mêmes, et de garder une trace personnelle d’un mode de vie dont on sent bien sur place qu'’il est voué à disparaître. A la photo, il ajoute un travail documentaire important, repertoriant les clans, les familles, les itinéraires personnels et collectifs, une banque de données destinée à immortaliser ces villages arides qui se dépeuplent. Primé pour ses paysages chinois spectaculaires, Wang Zheng photographie désormais les hommes, leur travail mais aussi leur foi. Car ce fils d’un secrétaire local du parti communiste chinois s’est aujourd’hui converti à l’islam, la religion dominante de ces districts défavorisés. Cet itinéraire de Marx à Mahomet, Wang Zhen le partage avec son ami Hu Deng Shuang, l’imam de Zhang Jia Shu, lui aussi fils d’un ancien secrétaire local du parti. A 34 ans, Hu pourrait partir tenter sa chance ailleurs. Mais ce jeune Imam a choisi de partager la misère de sa communauté. “J’ai des responsabilités vis à vis de ces gens pauvres, je ne peux pas partir”, dit-il, cumulant à la fois sa fonction religieuse et celle, bénévole, d’instituteur de l’école publique. Et il a convaincu le jeune infirmier du village de rester lui aussi. “Sans lui, nous n’aurions plus de soins médicaux possibles”. Le départ, tout le monde en rêve tant la vie ici est rude, mais rares sont ceux qui en ont les moyens. Le gouvernement chinois a certes lancé il y a trois ans un grand programme de transfert de population baptisé “1-2-3-6”, c’est à dire “un million de personnes - deux millions de mu (soit 1 million d’hectares) - trois milliards de yuans (2,7 milliards de francs, 0,4 milliard d’euros) - six ans“. Mais jusqu’ici, 50.000 paysans seulement ont pu quitter leurs zones arides pour s’installer quelques centaines de kilomètres plus au nord, sur des terres irriguées par le fleuve jaune. Les paysans doivent disposer d’un apport personnel, impossible pour la plupart d’entre eux avant plusieurs années. Et même pour ceux qui sont partis, la vie n’est guère facile. La famille Ma est descendue de la montagne il y a plus de dix ans, pour s’installer sur ce lopin de terre situé près de la ville de Tongxin, en bordure du fleuve jaune. Elle dispose aujourd’hui de 13 mu (6,5 hectares) de terre irriguée. Mais une fois le travail des champs terminé, M. Ma va chercher un travail sur un chantier ou dans une mine de charbon. Les Ma ne s’en sortiraient pas autrement. Les Hui, lointains descendants de commerçants ou émissaires arabes arrivés en Chine à partir du VII° siècle, sont aujourd’hui en tous points proches des Han, l’ethnie majoritaire chinoise, à l’exception de leur pratique religieuse qui en fait une “nationalité” à part depuis la naissance de la République populaire en 1949. Leur présence dans ces montagnes arides du sud du Ningxia résulte de persécutions religieuses et de guerres et révoltes des XVIII° et XIX° siècles. On comprend mieux ainsi pourquoi des populations ont choisi de se fixer dans les plus inhospitalières terres de Chine... L'’islam est aujourd’hui au coeur de l'’identité forte de cette région, une confession en plein essor depuis la fin des outrances antireligieuses de la révolution culturelle, comme en témoigne le nombre de mosquées construites ces dernières années, alternant style chinois et moyen oriental. Le parti communiste, d’ordinaire peu partageur, s’en accomode fort bien. Un secrétaire du parti, lui-même Hui, confie qu’il se rend tous les vendredi à la grande prière à la mosquée : “je suis communiste, donc athée, mais je dois être près de mon peuple”, explique sans sourciller ce cadre local. Ailleurs, un chef de confrérie soufie, visiblement un homme d’influence dans la région, occupe le poste de vice-président du parlement local, une cohabitation entre un islam qui ne recherche pas la confrontation, et un pouvoir soucieux de ne pas perdre le contrôle de la population. En sillonant les pistes cahoteuses du Ningxia, Wang Zheng a saisi des scènes de la vie quotidienne de ces paysans pieux du désert, toujours en train de travailler la terre dans l’attente d’une pluie qui ne vient pas, ne baissant pas les bras face à une nature de moins en moins amicale. Il a aussi été accepté dans les grands rassemblements religieux où les caméras sont généralement bannies, comme les funérailles d’un chef de confrérie dont l’influence s’étend au-delà du Ningxia, ou simplement à la sortie d’une mosquée à l’issue de la prière ou au début d’un repas de famille. Il a réussi à donner une âme à une région qui ne serait autrement qu’une statistique déprimante vouée à disparaître. Xi-Hai-Gu, le pays des Hui les plus pauvres, sait désormais qu’il ne disparaîtra jamais complètement.

Pierre Haski


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