L'humanité

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Trois petits carnets....(La chronique de Régine Desforges)

(L’Humanité, 30/10/2002)

 

Aux petits enfants qui rechignent à aller à l’école, s’y ennuient, on devrait faire lire le Journal de Ma Yan (1), du nom de cette petite Chinoise dont la vie quotidienne est un combat contre la faim, le froid, la misère et les traditions. Je suis sûre que plus d’un se féliciteraient de vivre en France, d’aller à l’école près de chez lui et y puiseraient de bonnes résolutions quant à ses études. Quoi ? Une fille de treize ans dont les parents sont pauvres et illettrés, qui n’a qu’un bol de riz par jour pour tout repas, qui, chaque semaine, marche cinq heures durant par des chemins difficiles pour rejoindre la masure de sa famille, a dû se battre pour continuer à aller à l’école, soutenue en cela par une mère admirable qui, dans son dénuement et son ignorance, a compris que le seul moyen pour sa fille d’échapper à une vie misérable dépendait de l’éducation qu’elle recevrait à l’école. Pour rendre cette histoire exemplaire plus accessible aux enfants de France, il faudrait, peut-être, la présenter comme on raconte les contes de fées :
Il était une fois... dans un petit village de Chine, à Zhang Jia Shu, aux confins de la province du Ningxia, une petite fille musulmane de la minorité des Hui, appelée Ma Yan et qui pleurait parce que ses parents, trop pauvres, ne pouvaient plus l’envoyer à l’école. Ma Yan avait beau supplier, laisser couler ses larmes, il lui fallait se rendre à l’évidence : elle n’irait plus à l’école, ses parents ne pouvant pas payer ses études et celles de ses deux frères.
La retirer de l’école, c’était normal pour eux : Ma Yan n’était qu’une fille et sa destinée était d’être mariée, de vivre chez ses beaux-parents, d’avoir des enfants, de s’occuper du ménage, des bêtes et des travaux des champs, sans oublier d’aller chercher l’eau au puits. Pour cela, pas besoin de savoir lire et écrire. C’est, aujourd’hui encore, le sort fait à des millions de fillettes à travers le monde.
Cependant, sa mère, Bai Jiuhua, devant le désespoir de sa fille, remet à des étrangers venus faire un reportage dans la région, trois petits carnets couverts d’idéogrammes tracés au crayon ainsi qu’une lettre que sa fille lui a écrite, qu’elle n’a pu lire mais qui se termine par ces mots : " Comment peux-tu me condamner à la misère ? Même un paysan a besoin de connaissance pour cultiver la terre. Cette année, je n’ai plus d’argent pour aller à l’école. Je dois rentrer et cultiver pour subvenir aux études de mes petits frères. Je veux étudier, maman, je ne veux pas retourner à la maison ! Comme se serait magnifique si je pouvais rester éternellement à l’école ! "
Rentrée de Pékin, Sarah Neiger, celle à qui les carnets et la lettre ont été remis, entreprend de les faire traduire et découvre le drame vécu par une fille de treize ans et qui se bat pour continuer d’aller à l’école. Pierre Haski, correspondant de Libération à Pékin, et Sarah Neiger sont émus à la lecture de cette lettre et plus encore à celle des carnets. Ils tiennent entre leurs mains le journal d’une adolescente racontant sa vie d’écolière et sa vie de famille : " Un document unique pour nous éclairer sur la vie d’une adolescente chinoise. " Pierre Haski retourne dans le village et publie, le 11 janvier 2002, un long article dans Libération sous le titre, " Je veux aller à l’école. " Il y raconte " la détresse de Ma Yan, bonne écolière chinoise, revenue aux champs, faute d’argent ". · la suite de cet article, de nombreux lecteurs, émus à leur tour par ce malheur d’un autre âge, envoient des dons au journal. Un fonds de parrainage d’enfants est mis en place puis se crée, au cours de l’été 2002, l’association " Enfants de Ningxia " afin d’aider une trentaine d’enfants, principalement des filles, à poursuivre leurs études. Le vent a changé de direction.
Michèle Fitoussi publie dans Elle, le 30 septembre dernier, le récit de sa visite à Ma Yan dans son village. Sur quatre pages, elle raconte la joie de Ma Yan et de sa famille qui l’accueillirent dans l’unique pièce de leur maison, fraîchement repeinte, où domine le grand lit en ciment recouvert de tapis et de couettes. Les parents et les trois enfants y dorment. Sous le lit, brillent des braises. " Un jour, l’étranger est revenu. Il a apporté de quoi continuer mes études. C’est comme un rêve ! J’ai pu continuer à aller à l’école. Je peux enfin manger à ma faim. J’ai de nouveaux habits. Et je peux payer un yuan (2) pour prendre le tracteur quand je rentre à la maison ", expliqua la jeune fille à Michèle Fitoussi qui, les larmes aux yeux, l’écoutait.
Le journal de Ma Yan est incomplet, son père en ayant arraché des feuilles pour en rouler ses cigarettes... La jeune fille voue à ses parents une intense reconnaissance pour ce qu’ils ont fait pour elle et ses frères. · plusieurs reprises, elle le note dans son journal. Mais, c’est à sa mère malade, vieillie avant l’âge, que vont tout son amour et sa gratitude. Jamais, elle n’oubliera le cri de cette femme illettrée : " Jusqu’à mon dernier souffle, je me battrai pour que ma fille ne connaisse pas la même vie que moi ! "
(1) Aux Editions Ramsay.
(2) 0,13 euro.

 

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