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Dix mois après l’article initial, Abel Segretin faisait le portrait de Ma Yan dans Libération du 11 octobre 2002, et montrait le chemin déjà parcouru. Voici ce portrait. C’est l’histoire d’un hasard qui transforme la vie d’une jeune fille, et, au-delà d’elle, touche toute une région. C’est aussi celle d’un article de presse qui provoque des élans de solidarité à des milliers de kilomètres de distance, et établit une passerelle entre des mondes que tout oppose. La jeune fille s’appelle Ma Yan : littéralement « cheval hirondelle ». Fille de paysans très pauvres du village de Zhang Jia Shu, dans le Ningxia, une province musulmane du nord-ouest de la Chine, elle a 14 ans. Elle a aussi le cheveu court, la bouille ronde et un formidable appétit de vivre. En janvier dernier, lorsque l’histoire de Ma Yan est publiée dans Libération, elle est encore dans la tragédie : celle de bon nombre de filles de cette région déshéritée, retirées les premières de l’école dès que l’argent vient à manquer, condamnées à être mariées jeunes et à travailler la terre, pour toujours illettrées. Dix mois plus tard, c’est une adolescente fière qui poursuit une scolarité brillante, érigée au rang de « modèle » par ses camarades et ses enseignants... Ce retournement de situation, Ma Yan le doit à l’intuition de sa mère, qui, désespérée par la détresse de sa fille à qui elle venait d’annoncer qu’elle ne retournerait plus à l’école, a confié une lettre et trois carnets à un groupe d’étrangers de passage dans ce village du bout du monde, comme on lance une bouteille à la mer. Bai Jiuhua, la mère de Ma Yan, ne sait pas quoi attendre de son geste ni de ces étrangers dont elle ignore qui ils sont. La bouteille à la mer arrivera pourtant à bon port. Parmi ces visiteurs, Pierre Haski, le correspondant de Libération à Pékin, découvre, dans la lettre de Ma Yan adressée à sa mère, un véritable manifeste pour le droit à l’éducation. Un cri de révolte contre une décision qu’elle juge d’autant plus injuste que ses deux jeunes frères, eux, continueront à aller à l’école. Et, pour toute réponse, sa mère lui dit : « C’est comme ça, ma petite fille. Tu comprendras quand tu seras grande. » Ma Yan ne se contente pas de cette fatalité. Elle interpelle sa mère : « Comment peux-tu me condamner ainsi à la misère ? Même un paysan a besoin de connaissances pour cultiver la terre. Cette année, je n’ai plus d’argent pour aller à l’école. Je dois rentrer et cultiver pour subvenir aux études de mes petits frères. Je veux étudier, Maman, je ne veux pas rentrer à la maison. » Les carnets, pour leur part, contiennent le journal intime de la jeune fille, dans lequel apparaît, dans ses mots simples, la dureté de son quotidien. Le caractère « faim » y est écrit deux fois plus gros que les autres, elle y décrit les cinq heures de marche qu’elle effectue chaque fin de semaine entre son collège et sa maison le long d’une route escarpée et dangereuse. Elle y parle aussi de son espoir fou de sortir de la misère grâce à l’éducation, et de la reconnaissance infinie qu’elle voue à sa mère qui se tue littéralement au travail pour maintenir la famille en vie. Le document paraît aujourd’hui en France dans son intégralité. La publication du reportage suscite une véritable solidarité parmi les lecteurs de Libération, qui proposent leur aide. Une lectrice du Sud-Ouest explique que sa mère, fille de paysans pauvres en France, a subi le même sort que Ma Yan, et qu’elle s’identifie à la jeune Chinoise. Un couple veut aider l’adolescente pour expliquer à sa propre fille, qui manque d’appétit pour l’école, la vertu de l’effort. Dans un collège juif de la région parisienne, une jeune enseignante lit l’article à sa classe de sixième, et découvre, une fois la lecture achevée, plusieurs élèves en larmes, et un garçon qui demande : « Qu’est-ce qu’on peut faire ? » La classe réunit cent euros qui sont envoyés au Ningxia. Les fonds recueillis permettent, par l’intermédiaire du correspondant de Libération, de créer des bourses scolaires. Une association a été créée il y a quelques jours en France pour structurer cette solidarité. « Un jour, l’étranger est revenu. Il a apporté de quoi continuer mes études. C’est comme un rêve ! J’ai pu continuer à aller à l’école », raconte Ma Yan. Sa famille a pu également acquérir des moutons, deux chèvres et quelques poules. Pour Ma Yan, la vie a changé. « Je peux enfin manger à ma faim. J’ai de nouveaux habits. Et je peux payer un yuan (0,13 euro) pour prendre le tracteur quand je rentre à la maison. » Elle a un nouveau stylo-bille, qu’elle manipule comme un trésor sacré. Les dons récoltés en France, mais aussi en Italie et en Belgique, permettent de financer la scolarité d’une trentaine d’autres enfants du district, surtout des filles. Ma Yan sait que c’est par elle que tout cela est arrivé. Mais elle garde la tête froide : « Ce qui est bon pour moi est bon pour tout le monde. Maintenant je travaille encore mieux, et je peux aider ceux qui ont des mauvaises notes. Ils ont plus d’espoir, ils prennent exemple sur moi. » Ma Yan est devenue un symbole de la fatalité brisée. Ses professeurs y puisent un regain d’énergie. « Ici, au collège de Yuwang, les enseignants sont aussi pauvres que les familles des élèves », explique le directeur du collège. Et il n’est pas facile d’enseigner la poésie à des classes de soixante-dix élèves au ventre vide. En septembre, le gouvernement de Pékin a subitement débloqué des fonds ; la construction d’un nouveau collège « en dur », pour remplacer les bâtiments délabrés en terre, a commencé, alors que pas un centime n’était arrivé depuis des années dans cette région reculée. Pékin, visiblement, a estimé qu’il ne pouvait pas faire moins que les lointains donateurs européens. Au collège, les enfants un peu plus aisés acceptent désormais de jouer avec Ma Yan. « Je n’étais qu’un petit chien de montagne, et maintenant je suis intelligente et adorable aux yeux des autres. Pourquoi ? Je n’ai pas changé. Mais, aujourd’hui, je suis sortie de la misère, les gens ont un peu plus de considération. » Elle a quand même gardé ses amis d’avant, aussi pauvres qu’elle. « Eux non plus n’ont pas changé. En vérité, ils sont plus généreux que les riches, ils sont moins intéressés. » Le quotidien de Ma Yan s’est amélioré, mais reste rude. Au collège, elle ne mange que du riz avec quelques légumes. Jamais de viande. Pour les mille élèves, la vie est spartiate : lever à six heures, jogging dans les rues de Yuwang, puis cours jusqu’au milieu de l’après-midi. Ma Yan lave son linge, nettoie sa gamelle, et doit se soigner toute seule si elle tombe malade. Elle dort dans une chambre de huit lits, où résident seize élèves pensionnaires, faute d’espace. Pas d’électricité et aucune isolation, alors que la température chute à moins vingt pendant les mois les plus froids de l’hiver. « Comme on dort à deux par lit, on se tient chaud », plaisante-t-elle. Ma Yan ne sait pas très bien où se trouve la France. « Ça doit être très vert et humide, avec beaucoup de lumières électriques dans les villes », imagine-t-elle. Ma Yan en 5 dates 6 mars 1988 Naissance dans le village de Zhang Jia Shu. Septembre 1996 Entrée à l’école primaire. Septembre 2000 Début de la rédaction de son journal intime. Mai 2001 Menacée de devoir arrêter sa scolarité. Octobre 2002 Parution du journal de Ma Yan, aux éditions Ramsay.

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