Le caviar des steppes hors la loi

Publié le par basile minet

Un jeu de mots autour d’une herbe des steppes permet à de nombreux paysans du Ningxia de survivre... Reportage publié le 27 juin 2001 dans Libération. Tongxin, envoyé spécial C’est l’histoire d’un jeu de mots qui a fait le bonheur des plus pauvres des paysans chinois, avant de les replonger dans la misère et l’illégalité. “Fa cai” : ces deux syllabes désignent une herbe sauvage des steppes du nord-ouest de la Chine, mais c’est aussi le voeu d’enrichissement que s’adressent les Chinois lors du nouvel an lunaire. Une homonymie qui a séduit les Cantonais et les Hongkongais, à l’affut de tout ce qui porte bonheur, et qui se sont mis à consommer dans les années 90 de grandes quantités de “fa cai”, en soupe ou en légume. Les prix ont aussitôt flambé pour cette herbe sans grande saveur venue des steppes lointaines et arides. Cette passion des Chinois du sud pour ces superstitions a permis à des centaines de milliers de paysans des zones deshéritées du nord-ouest d’améliorer leur sort en récoltant le “fa cai” pour répondre à la demande. Jusqu’au jour où, l’an dernier, le gouvernement central a décidé d’interdire de cueillir cette herbe pour protéger l’environnement. Selon les experts de Pékin, plus de 130.000 kilomètres carrés de la seule Mongolie intérieure ont ainsi été rendus désertiques par l’arrachage du “fa cai”, une des causes des violentes tempêtes de sable qui, chaque printemps, affectent Pékin. Les raisons de l’interdiction sont sans doute valables, mais elles plongent dans la misère absolue les plus pauvres des pauvres. Nous les avons croisés au bord d’une route, près de Tongxin, une ville du sud de la province du Ningxia, dans le nord-ouest de la Chine : une vingtaine de paysannes s’entassaient à l’arrière de la remorque du rudimentaire tracteur, assises sur des ballots, le visage recouvert pour se protéger du vent et du sable. Au rythme lent de leur attelage, elles rentraient avec leur précieuse cargaison vers leurs villages des montagnes du sud du Ningxia, une région musulmane particulièrement défavorisée. Dans leurs sacs, le “fa cai”, une herbe sèche et noire comme une algue, fine comme des cheveux, qui représente à leurs yeux de l’or. Pendant deux semaines, à plus de 300 Km de chez elles, aux confins de la Mongolie intérieure, elles ont récolté ce “caviar des steppes”. La plupart sont très jeunes, mais plusieurs femmes agées et deux hommes font partie de ce groupe parti en expédition avec une réserve de nourriture et d’eau. La cueillette du “fa cai” est leur principale activité depuis des années : depuis 20 ans pour les plus agées. L’interdiction, entrée en vigueur le 1er août 2000, ne les a pas découragées. “Même si nous avons peur, nous n’avons rien à manger. Nous n’avons pas d’autre choix”, expliquent ces femmes venues de villages situés dans des zones arides déclarées impropres à la vie humaine faute d’eau. “Chez nous, il n’y a pas d’électricité, pas d’eau, rien ne pousse. Je dois vendre le fa cai pour nourrir mes enfants“, dit la plus agée des femmes, au visage marqué par une vie ingrate. Pour ce travail pénible et bravant l’interdit, elles espèrent gagner 60 yuans (55 francs, 8,3 euros) chacune, une fois déduits les frais de transport (25 yuans, soit 22 francs) par personne), et de nourriture. Une somme dérisoire dans la Chine d’aujourd’hui, mais non négligeable pour des familles dont le revenu monétaire ne dépasse pas 400 yuans (360 francs, 55 euros) par an. Elles ne resteront qu’une semaine dans leur village avant de reprendre la route du nord tant qu’il y a de l’herbe à couper. Au risque de se faire arrêter par la police, ou, sans doute pire, de tomber sur des éleveurs mongols furieux de voir disparaître leurs pâturages et qui n’hésitent pas à attaquer ces paysans venus d’ailleurs. Avant l’interdiction, les paysans allaient revendre leur récolte sur de grands marchés organisés dans les villes comme Tongxin. Quelque 4.000 personnes s’y retrouvaient quotidiennement et le “fa cai” était devenu la première activité de la ville. Dans un village voisin, un responsable local nous confiera que 70% de la population avait une activité liée au “fa cai”, qui fournissait 37% du revenu local. Tout cela a officiellement pris fin il y a neuf mois, sans que quoi que ce soit ait été prévu pour compenser ce manque à gagner. “Tout le monde ici vit du fa cai”, lance pourtant une jeune fille dans un autre village, en montrant en guise d’explication les champs soigneusement labourés et plantés, mais sur lesquels rien ne pousse faute d’eau. Depuis l’interdiction, un trafic clandestin s’est donc créé : des intermédiaires viennent du sud de la Chine pour acheter, de village en village, les récoltes des paysans, moins à même de négocier les prix qu’au marché libre. Les intermédiaires se font les plus gros bénéfices : les prix sont trois à quatre fois plus élevés à la revente. Et à l’arrivée, dans les restaurants huppés de Hong-kong, la soupe de “fa cai” qui porte bonheur peut coûter jusqu’à 100 francs (15 euros). Sur un site internet de la disapora chinoise consacré au “symbolisme culinaire”, on peut même trouver la recette d’un mets recherché : des “huitres séchées au fa cai“, ce qui signifie en mandarin ”un heureux événement qui apporte la fortune“... Les autorités locales semblent en fait peu motivées pour faire respecter le diktat venu de la lointaine capitale, étant sensibles au sort des paysans dans cette province décrétée la plus pauvre de Chine. Le nombre de ces drôles de tracteurs chargés de femmes et de ballots bourrés d’herbe que nous avons croisé en plein jour sur les routes du Ningxia atteste de l’absence de répression du trafic. “Nous devons appliquer les directives venues de Pékin, il faut d’abord penser à l’interêt général”, affirme sans conviction un cadre local communiste dans un village, qui recommande aux habitants sans ressources d’aller “chercher du travail ailleurs”. Mais dans les maisons voisines, tous les paysans confirment qu’ils continuent à cueillir le “fa cai”, faute de choix. “Si les policiers nous prennent, ils saisissent la récolte et parfois nous frappent”, dit une jeune fille. Mais pas plus que ses voisines, elle n’hésitera à repartir vers les steppes plus au nord. Pour elles, “fa cai” ne signifie pas s’enrichir, mais simplement survivre. Pierre Haski

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