Le journal de Ma Yan

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Le 12 janvier 2002, un reportage parraissait dans le quotidien Libération, intitulé "je veux étudier". C’était le point de départ d’une aventure humaine exceptionnelle. Voici le texte intégral de ce reportage. Zhang Jia Shu, envoyé spécial Le cri du coeur de Ma Yan, une jeune fille de 14 ans, a bouleversé Zhang Jia Shu, un village isolé de l’ouest misérable de la Chine. “Je veux étudier”, a plaidé cette jeune fille en colère auprès de sa mère qui lui annonçait que, faute d’argent, elle ne pourrait plus poursuivre sa scolarité. La révolte de cette adolescente volontaire est celle d’une Chinoise qui veut échapper à la fatalité des filles de paysans démunis : vite retirées de l’école, mariées jeunes, trimant toute leur vie pour élever leur famille. Ma Yan se bat quand tant d’autres ont dû renoncer dans une Chine qui, tournant le dos à l’égalitarisme forcené des années maoistes, est tombé dans l’excès inverse de l’argent-roi et fait de l’enseignement un privilège dont sont progressivement exclus les plus pauvres. Le village de Ma Yan est situé dans une zone reculée du sud du Ningxia, une région musulmane semi-désertique de l’ouest de la Chine, frappée de sécheresse chronique et sans doute condamnée à voir sa population émigrer vers des terres plus hospitalières (lire Libération du 9 août 2001). Les étrangers de passage y sont rares, et, en nous voyant, la mère de Ma Yan tenta de nous faire connaître la détresse de sa fille qui est aussi la sienne. Cette paysanne insista pour nous confier trois petits carnets et une feuille volante ; elle était nerveuse comme si sa vie en dépendait. Nous emportâmes les précieux documents sans comprendre immédiatement de quoi il s’agissait. L’écriture appliquée, en caractères chinois, était celle d’un enfant. Les carnets contenaient le journal intime, sur plusieurs mois, d’une écolière, et la feuille séparée résumait le drame qu’elle vivait. “Nous avons une semaine de vacances. Maman me dit : ”mon enfant, j’ai une chose à te dire. Je crains que ce soit la dernière fois que tu ailles à l’école“. J’ouvre de grands yeux, la regarde et lui dis : ”comment peux tu dire une chose pareille ? Aujourd’hui, on ne peut pas vivre sans connaissances. Même un paysan a besoin de connaissances pour cultiver sa terre, sinon il n’obtient pas de récoltes“.” ”Maman continue : ”tes frères et toi, vous êtes trois à aller à l’école. Seul votre père travaille loin. Ca ne suffit pas pour vous prendre en charge“. Je lui demande : ”cela signifie que je dois rentrer à la maison ?“ Maman dit oui. ”Et mes deux frères ?“ Maman répond : ”tes deux frères doivent continuer leurs études“ (1). Je demande à Maman : ”pourquoi les garçons peuvent étudier et pas les filles ?“ Maman dit : ”tu es encore petite, tu ne comprends pas. Quand tu seras grande, tu comprendras“. ”Cette année, je n’ai plus d’argent pour aller à l’école. Je rentre et je cultive la terre pour subvenir aux études de mes jeunes frères. Quand je repense aux rires de l’école, je me sens comme si j’y étais encore. Comme je désire étudier ! Mais ma famille n’a pas d’argent.“ ”Je veux étudier, Maman, je ne veux pas rentrer à la maison. Comme ce serait magnifique si je pouvais rester éternellement à l’école“. Quelques semaines plus tard, nous étions de retour à Zhang Jia Shu. Ma Yan n’était pas chez elle. Elle était en fait retournée au collège, dans la chef lieu du district, à trois heures de marche de là, à travers des paysages escarpés et arides. Sa lettre a fait mouche : sa mère, émue par le plaidoyer de sa fille, a emprunté de l’argent pour lui permettre de retourner étudier. La mère était elle aussi absente, partie à l’autre bout de la province gagner quelques yuans afin de rembourser ses dettes. Elle participe à la cueillette du “fa cai”, une herbe sauvage qui pousse dans les steppes du nord. “Fa cai” est aussi le voeu d’enrichissement que s’adressent les Chinois au Nouvel an lunaire, et cette homonymie en fait un produit porte-bonheur très prisé à Hong-kong et Canton. Son père part chercher Ma Yan à son collège. C’est une jeune fille rayonnante et volontaire qui apparait, vive et intelligente, heureuse d’avoir retrouvé son univers scolaire. Cette petite chinoise aux cheveux courts, très modestement vêtue, avec pour toute fantaisie un petit coeur autour du cou, a assurément du caractère. Elle a de quoi être assurée : issue d’une famille illétrée, elle est la première de sa classe, avec 100% de réussite en maths, devant des enfants bien plus favorisés. “Je veux étudier à cause de la misère de ma famille. Nous avons une vie très difficile. Si je fais de bonnes études, j’aurai un bon travail et je rendrai la deuxième moitié de la vie de mes parents heureuse”, dit-elle. Cette misère, son journal intime la reflète à longueur de pages, tout comme cet espoir insensé d’aller à l’université pour pouvoir enfin permettre à ses parents de vivre. “Maman espère que nous ne vivrons pas comme elle, ayant une vie aussi dure, sans comprendre ce que c’est que la vie. Je dois bien étudier pour avoir une vie heureuse, pas comme elle“, écrit-elle. Ma Yan parle en termes simples, souvent entrecoupés des slogans de la propagande dont les jeunes Chinois sont imprégnés dès l’école. Elle dit son rêve d’aller étudier en ville, et ensuite de “servir le peuple et la Chine”... Elle raconte aussi son année d’internat, dans la commune voisine, et le clivage entre riches et pauvres qui, étonnamment dans cette Chine officiellement communiste, divise les enfants en deux clans. Ma Yan explique que ses amis sont tous issus des familles les plus pauvres. “La vie est très difficile à l’école, explique-t-elle. On ne mange que du riz. Certains enfants ont de l’argent pour pouvoir acheter des légumes et même des glaces“. Pas Ma Yan. Elle confie à son journal intime qu’un jour, elle a demandé des légumes à une cousine qui est dans la même école qu’elle, et a essuyé un refus. Une amie lui en donne. “J’ai compris qu’on ne peut pas compter sur les gens de sa famille, écrit-elle après cet incident. Ils refusent de prêter et se moquent de savoir si tu es triste ou pas. J’ai enfin compris la relation entre les gens : il ne faut pas oublier de rembourser les aides que l’on reçoit des autres“. Dans la soirée, sa mère, Bai Ju Hua, regagne le village, épuisée par douze jours de travail à 400 kilomètres de là pour gagner environ 100 yuans (90 francs). Elle porte sa récolte de ”fa cai“ dans un gros sac en plastic, qu’elle vendra à des intermédiaires qui iront ensuite l’écouler au prix fort dans le sud de la Chine. En nous voyant, elle comprend que les carnets de sa fille, qu’elle nous avait confiés comme on jette une bouteille à la mer, avaient atteint leur but, et elle fond en larmes. Cette femme n’a que 33 ans, mais en parait vingt de plus, accablée par une vie de dur travail et de privations. Mais elle a le regard et le geste tendres vis à vis de sa fille. Elle raconte, la gorge prise : “je suis une mère, mais mon coeur est très amer. Je savais que je ne pouvais plus envoyer ma fille à l’école après la cinquième année. Elle m’a donné cette lettre, mais je ne sais pas lire. Elle a insisté : “lis là et tu sauras combien je suis malheureuse”. Je me la suis fait lire et j’ai compris“. La mère a tenté d’obtenir une aide de l’Etat, ayant entendu parler à la télévision d’un fonds pour les enfants défavorisés. Sans succès. Le directeur de l’éducation du district, avec 56 écoles sous sa responsabilité, nous confiera : “je n’ai pas les moyens d’aider, c’est comme ça. Je dresse la liste des enfants dans le besoin, mais si rien ne vient, ils doivent arrêter leurs études. Ils le savent en haut lieu”... Pour l’école primaire du village de Zhang Jia Shu, l’Etat paye le salaire d’un instituteur (800 yuans, soit environ 110 euros par mois), et donne une indemnité de 50 yuans (six euros) à l’imam qui enseigne bénévolement. C’est tout. Le Ningxia est oublié de tous. Au collège du chef-lieu, le professeur de sa fille lui a dit : ”Ma Yan est la meilleure élève. Il ne faut pas qu’elle arrête. Si tu la retires, tu gâches son avenir“... Alors Bai Ju Hua a emprunté la modeste somme qui lui manquait, et, malgré des problèmes de santé que, là encore faute d’argent, elle ne peut pas soigner, elle est partie cueillir le “fa cai” pour pouvoir la rembourser. La mère et la fille se serrent dans les bras en pleurant. Une émotion à la fois dûe aux retrouvailles après dix jours de séparation, mais aussi à ce lien plus fort encore qui lie ces deux êtres depuis que la mère a accompli ce sacrifice. Ma Yan sait ce qu’elle doit à sa mère, “à ses mains”, comme elle le dit elle-même. Il lui suffit d’observer autour d’elle. Dans son village, toutes les filles ont arrêté leur scolarité après trois ans seulement, à peine le temps d’apprendre à lire et écrire. L’une d’elle, pas plus grande que Ma Yan, a quitté l’école il y a un an, et aide désormais sa famille dans les travaux domestiques. A l’évocation de cette question, elle crie “je veux retourner à l’école”, et s’enfuit en pleurant. Ses parents restent silencieux dans leur petite maison de terre, le regard fixé sur le sol. Plus agés et aussi pauvres que ceux de Ma Yan, ils ont encore moins de choix. Ma Yan est assurément un cas dans ce village, d’avoir poussé aussi loin sa scolarité. Hu Deng Shuang, le jeune imam, instituteur bénévole, l’a eue deux ans comme élève à l’école primaire. “Très intelligente, rapide et grande travailleuse”, juge-t-il. “Elle a la possibilité d’aller jusqu’à l’université”, estime-t-il. Mais il reconnait que les villageois “apprécient plus les garçons. Les filles sont considérées comme de la main d’oeuvre. Certaines ne vont même jamais à l’école de leur vie”. “J’essaye de pousser les gens à laisser les filles à l’école aussi longtemps que possible. Mais quand la famille n’a plus d’argent, c’est la fille qui en pâtit la première“, dit-il. Une situation qui s’est fortement dégradée ces dernières années, avec la sécheresse chronique qui s’est abattue sur cette région. Un homme venu de la ville souligne le poids de la fatalité qui, selon lui, frappera Ma Yan comme les autres filles : les filles sont mariées jeunes car les parents ont besoin de l’argent que rapporte cette union -en Chine, c’est le mari qui paye la famille de sa future épouse- pour ensuite bien marier leurs deux fils plus jeunes. “Ma Yan est intelligente, mais elle n’y échappera pas. C’est un destin implacable”, juge-t-il. Mais la mère est catégorique : “jusqu’à mon dernier souffle, dit-elle, je me battrai pour que ma fille ne connaisse pas la même vie que moi“. Pierre Haski (avec Sarah Neiger) (1) Malgré la politique de l’enfant unique, les familles paysannes ont le droit d’avoir deux enfants si le premier est une fille. Les minorités nationales -en l’occurence les Hui musulmans- ont le droit d’en avoir trois.

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