Lettre 9 BIS ( été 2002)

Publié le

Bonjour à toutes et à tous. Pierre Haski vous a déjà raconté notre voyage dans le Ningxia à la rencontre de Ma Yan et des autres enfants que nous aidons mais je voulais vous apporter mon propre témoignage. Je suis partie là bas pour faire un reportage qui paraitra dans ELLE au moment de la publication du Journal de Ma Yan chez Ramsay, c’est à dire fin septembre ou début octobre. Wang Zhen, le photographe qui illustre le livre et dont Libé a publié les photos avec le papier de Pierre, a fait aussi tout un reportage qui accompagnera mon article. Nous sommes arrivés là bas en voiture après un long voyage à travers la Mongolie intérieure. Le village est à quatre heures de route de Yinchuan, la capitale du Ningxia, une ville très agréable, très moderne, un véritable Pékin en miniature avec boites de nuit, bars, grands centres commerciaux, larges avenues..On ne peut pas imaginer qu’à cinq heures de route de là, on trouve une aussi grande pauvreté. Nous sommes arrivés à l’heure du déjeuner dans la commune de Yu Wang, où se trouve le collège de Ma Yan et de certains des enfants que nous aidons. Nous y avons rencontré le secrétaire du Parti, monsieur Luo, un homme tout à fait à l’écoute et qui, autant que faire se peut, c’est à dire autant que le lui permettent ses fonctions officielles, est notre allié dans cette aventure. L’éducation des enfants des villages de sa commune lui tient vraiment à cœur. Nous avons vu aussi le directeur du collège, à qui nous avons demandé de nous indiquer cinq enfants supplémentaires que nous pourrions aider au premier semestre de la prochaine année scolaire. Il nous a proposé d’en aider certains du district et pas seulement venant du village où vit Ma Yan. Nos critères étaient les suivants, car hélas nous ne pouvons pas faire beaucoup et nous avions fixé à dix supplémentaires les bourses que nous donnons : être bon élève et très pauvre. Je précise « très » car hélas, la misère est vraiment présente. Ce directeur est aussi un type très bien, très conscient de ce que nous faisons pour les enfants. Il nous a donné ses comptes pour le trimestre passé, indiquant au yuan près, ses dépenses avec l’argent que nous versons pour les enfants. Le collège est composé d’une dizaine de bâtiments très vétustes et plutôt délabrés : certains contiennent les salles de classe, d’autres les dortoirs des élèves ou des professeurs. Nous avons cependant appris que les élèves allaient bénéficier d’un programme de télévision éducative et aussi de certains programmes sur Internet. Comme quoi le progrès arrive aussi très bien dans ces coins très reculés. Au collège, nous avons rencontré trois fillettes que nous aidons et qui attendaient notre venue. Très timides, elles n’osaient pas nous parler. Nous leur avons offert des cahiers et des stylos, objets très précieux. L’une d’elle va aller au lycée. Deux d’entre elles avaient marché pendant des heures, de leur village à la commune, la dernière fois que Pierre était venu pour demander de les aider. Leurs résultats scolaires sont plus que satisfaisants. Le secrétaire du parti nous a accompagné jusqu’au village. D’abord le lieu : d’une beauté à la fois tranquille et renversante. De hauts plateaux où les récoltent poussent, vertes et drues. Cette après midi dans le village fut un moment hors du temps. C’est la première fois depuis des années que les récoltes seront bonnes : il a beaucoup plu en Chine ces derniers mois, et le Ningxia en a heureusement profité contrairement à d’autres régions qui ont souffert d’inondations. Malgré ça, les terres ne sont pas suffisantes pour nourrir les familles. Partout nous avons entendu les mêmes complaintes : comme le père de Ma Yan, la plupart des hommes sont contraints de s’exiler pour s’engager comme manoeuvres sur des chantiers, ou encore mineurs Souvent du reste, ils sont exploités par des contremaitres indélicats qui s’enfuient avec la paye des ouvriers. C’est la triste mésaventure qui est arrivée au père de Ma Yan. Après trois mois de travail, il est rentré chez lui sans un sou, même pas le moindre yuan pour reprendre l’autocar. La maison des parents de Ma Yan, est proprette et ressemble à toutes les maisons rurales de cette partie de la Chine : un grand mure de pisé prolonge le bâtiment central et abrite la cour des regards. La pièce principale où vit la famille a été repeinte, un poste de télévision tout neuf trône sur un meuble de fortune.Le grand lit commun où dort toute la famille bénéficie de tapis et de couettes neuves. C’est que grâce à l’a-valoir de l’éditeur, la famille de Ma Yan a désormais de l’argent. Pierre redistribue depuis mai 500 yuans ( 450 francs) par mois, ce qui leur a permis de passer du statut de misérables à celui de famille aisée. Cela suscite évidemment de multiples jalousies auxquelles il a fallu faire face. Car comment expliquer à des villageois frustes et illettrés, qu’un journal publié, surtout celui d’une enfant de 14 ans, puisse rapporter autant d’argent ? D’ailleurs, et Pierre vous l’a très bien raconté, même la mère de Ma Yan a d’abord été choquée dans un premier temps quand elle a compris que désormais l’association ne prenait plus en charge l’éducation de Ma Yan mais qu’avec l’argent que la petite avait gagné avec son bouquin, elle devenait désormais autonome. Cela a failli faire un drame, car elle pensait que nous la laissions tomber. Nous l’avons réassurée de notre soutien et de notre encadrement, qui, même s’il n’est plus financier, sera toujours important. Mais que de complications... Nous avons mesuré cette fois ci à quel point une belle action spontanée comme la nôtre pouvait entrainer de dégâts, si nous n’étions pas prudents et mesurés. D’abord les jalousies : le secrétaire du parti nous a conseillé quand nous sommes retournés à l’auberge de la commune de ne pas revenir au village le lendemain. Parce que nous avions apporté de petits cadeaux mais pas en nombre suffisant ( tout le monde s’agglutinait autour de nous, enfants et parents), nous avions provoqué des médisances et des commentaires aigres. Ce qui nous a d’abord choqués, Pierre, Yan Ping et moi, mais finalement nous nous sommes rendus à ses raisons. Bien nous en a pris : le lendemain, une centaine de familles nous attendaient là bas, venus de tout le district, pour implorer notre aide. Nous aurions été bien impuissants. Comment justifier nos choix ? Nous avons laissé la mort dans l’âme de nombreuses personnes frustrées et mécontentes. Le lendemain matin, du reste, deux pères accompagnées de leurs fillettes nous attendaient à l’auberge. Ils avaient marché cinq heures sur une mauvaise route, celle qu’empruntent les enfants pour aller de leur village au collège de la commune, pour être à l’auberge dès l’aube. Leurs fillettes travaillaient bien à l’école et les histoires poignantes qu’ils nous ont raconté témoignaient de la grande difficulté de leurs misérables existences. Nous avons accepté de les aider et aussi d’aider le frère de l’une d’elles et avons rempli ainsi notre quota de dix. Au final, comme Pierre vous l’a écrit, l’association aide désormais 28 filles et 2 garçons. Nous avons aussi aidé une petite Wei Yonge, très touchante qui avait écrit pour dire qu’elle était malade. Après une route d’enfer nous sommes arrivés à son village du bout du monde. Nous avons trouvé une maison très pauvre mais bien tenue, une mère digne et ses quatre filles. La petite Wei Yonge, 16 ans, est l’ainée. Le frère a disparu l’an dernier : il est parti chercher du travail à la ville. Le père n’avait pas donné de nouvelles depuis des mois. Après notre départ, nous avons su que la mine où il travailait avait explosé, que dix- sept mineurs étaient morts et que lui même se trouvait à l’hôpital. Là encore : que faire ? Nous avons donné de l’argent à la petite pour qu’elle soigne ce qui semblait être un ulcère et nous avons promis de l’aider pour le semestre suivant : elle passe au lycée. Aux dernières nouvelles, elle va mieux, elle a pu se soigner et nous remercie de notre aide. Autres difficultés : les autorités. Nous avons eu la visite de la police qui a vu d’un très mauvais œil notre périple en voiture jusqu’au Ningxia et qui, avant notre départ, avait menacé Yan Ping par l’intermédiaire du « weiban » ( fonctionnaire préposé aux étrangers). Ce n’est pas formellemnt interdit de rouler ainsi mais pas formellement autorisé. Et bien sûr, Pierre est passé outre. De fait, nous n’avons pas vu un seul étranger durant tout notre voyage, mais nous étions très fiers quand on nous a expliqué que Edgar Snow était le seul journaliste occidental à nous avoir précédé dans ces contrées. Finalement tout est rentré dans l’ordre : nous avons juré nos grands dieux que nous étions là uniquement pour l’association, pour aider les enfants, ce qui était à moitié vrai pour Pierre qui voulait interroger Ma Yan sur de nombreux détails de son journal, et à moitié aussi pour moi... Pieux mensonges... Il est question cependant que l’association reçoive la caution de l’Unesco, ( sans implication de leur part ) uniquement pour nous éviter à l’avenir des ennuis avec les autorités. De toutes façons, nous allons être vite très embêtés. Le Journal de Ma Yan, enrichi des notes de Pierre, va sortir mondialement début octobre. L’éditeur l’a vendu à 22 pays. C’est effectivement très positif et cela met Ma Yan définitivement à l’abri. Elle pourra poursuivre ses études, aller à l’université en Chine et pourquoi pas à l’étranger. D’autre part, cela va donner une énorme pub à notre action. Mais comment allons nous gérer les offres de dons spontanées qui ne manqueront pas de se présenter après la publication du livre, de mon papier et des nombreux autres reportages qui suivront ? Faudra-t-il engager des gens pour nous aider et affecter une partie des sommes à la gestion de l’association ? Car bien sûr, Pierre n’aura pas le temps de s’y consacrer pas plus que Yanping son assistante qui fait déjà un formidable travail de traduction des lettres envoyées par les enfants et qui répond à toutes. Deviendrons nous une ONG comme les autres ? C’est à toutes ces questions qu’il nous faut réfléchir toutes et tous et assez vite car j’ai peur que nous nous trouvions très bientôt submergés. En me relisant, je m’aperçois que je ne vous ai pas parlé de Ma Yan. C’est une petite fille sage, timide, introvertie, mais vraiment maligne. A sa mère qui regardait partout en s’ébahissant de la grande ville (Yinchuan) où nous les avions emmenées toutes les deux pour être tranquilles et fuir le village, les commérages, les flics, et tout le bazar provoqué par notre venue, elle a lancé : « ne regarde pas comme ça, ça fait paysanne ». Elle et sa mère ont découvert la grande ville, l’eau chaude au robinet, les douches, les baignoires, les lits individuels, la clim, les ascenseurs, les escaliers mécaniques du grand magasin où nous les avons emmenées, les restaurants, le savon... (elles se lavent avec de la lessive), le coupe ongles... Bien sûr, la télévision avait déjà montré tout cela, mais le vivre en vrai était une autre histoire. A cette occasion nous avons compris pourquoi l’hygiène laissait tant à désirer dans le village. Un de mes premiers étonnements avait été la crasse des enfants. Il n’y a pas d’eau, le premier puits d’eau non potable est à une heure de marche, et les paysans récoltent la neige dans les citernes. Pour avoir de l’eau potable il faut acheter des jerricans de 50 litres ( 50 yuans) à la ville et les ramener dans un tracteur. Evidemment, cela nous a fait gamberger et l’idée de faire creuser un puits qui puisse profiter à tout le monde dans le village, nous aimmédiatement traversé l’esprit. Nous y songeons sérieusement. Il faudra évidemment trouver des sponsors et des experts. Si quelqu’un a une idée ? Une piste ? Pour revenir à Ma Yan, elle s’est parfaitement adaptée à toutes les nouveautés. Le lendemain de notre arrivée, nous avons voulu l’emmener déjeûner pendant que sa mère était à l’hôpital avec Yan Ping. Elle a refusé et pour cause : nous l’avons trouvée dans la chambre d’hôtel affalée dans un fauteuil, regardant la télé tout en sirotant un coca, comme n’importe lequel de nos enfants... Nous nous sommes quittés deux jours plus tard en les laissant devant l’arrêt d’autobus qui devait les ramener au district. Nous étions un peu inquiets car elles n’avaient jamais voyagé ainsi mais elles se sont parfaitement débrouillées. Ma Yan m’a beaucoup touchée au moment des adieux. Elle s’est presque effondrée dans mes bras puis tout de suite s’est reprise. Cette enfant, ces enfants, ont un courage et une volonté extraordinaires. Le peu que nous faisons, même si c’est très peu, et même si c’est parfois avec une grande maladresse, ils le méritent vraiment. Il y aurait encore beaucoup à dire. Il y a en tous cas beaucoup à faire et à régler... En attendant vos suggestions, et commentaires. Amicalement . Michèle Fitoussi.

Publié dans LETTRES DU NINGXIA-

Commenter cet article