Lettre 20 ( Janvier 2004)

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Bonjour, Peu de nouvelles depuis notre dernière lettre rendant compte de notre voyage au Ningxia. Nous avons reçu beaucoup de courrier du Ningxia, notamment pour nous souhaiter une bonne année du Serpent ! Les congés scolaires s’achèvent et les élèves s’apprêtent à reprendre les cours. Le début du deuxième semestre va nous permettre de tester notre accord avec l’école primaire de Zhang Jia Shu pour la gratuité de l’enseignement primaire à tous les enfants en age scolaire. Nous pourrons aisément vérifier, lors de notre prochain passage sur place, si les termes de l’accord ont bien été respectés, c’est à dire que l’école ne demande plus un centime aux parents. Nous recevons suffisamment de courrier du village pour être alertés en cas de manquements... Je vous rappelle que nous aidons désormais plus de 250 élèves au niveau du primaire, collège et lycée dans ce district. Nous attendons également de voir si, comme on nous l’a assuré, la construction du collège neuf de Yuwang va effectivement reprendre à l’issue de ces congés du nouvel an chinois. La construction du nouveau bâtiment conditionne, je vous le rappelle, l’installation des ordinateurs que nous avons promis au collège, et que nous avons désormais les moyens d’acquérir grâce au geste de la société Hermès qui nous a remis les bénéfices de soldes organisées cet automne à Pékin. Nous espérons pouvoir concrétiser ce projet cette année, et permettre ainsi à ces enfants d’avoir un accès minimum à la technologie et ainsi conserver une chance pour leur avenir qui, pour beaucoup, se situera dans les villes et non plus dans le travail de la terre. L’achèvement du bâtiment devrait également permettre d’y voir plus clair pour la rénovation des dortoirs des élèves, pour la plupart pensionnaires car originaires, comme Ma Yan, des villages de la région. Le gouvernement a promis de rénover les dortoirs qui sont dans un état pitoyable et dangereux, mais l’Association pourrait y contribuer pour accélérer une rénovation qui apparait urgente. COURRIER. Il y a un an, en janvier 2003, nous avions reçu la lettre désespérée de Ma Shiping, la cousine de Ma Yan, retirée de l’école et mariée de force à 15 ans. Elle commençait par ces mots : "Quand tu recevras cette lettre, je serai déjà dans le palais du mariage, c’est à dire le tombeau de la vie". Quand nous sommes allés la voir, en décembre, elle venait d’accoucher d’une petite fille. A 15 ans et demi. Une rencontre très triste, car nous étions bien impuissants à lui apporter autre chose que quelques cadeaux pour elle et son bébé, mais ne pouvions guère influer sur son sort : mariée et mère à 15 ans, alors qu’elle rêvait d’éducation et de découvrir la vie. Début janvier, nous avons reçu une nouvelle lettre de Ma Shiping qui montre à la fois la force de caractère de cette jeune fille, et la tristesse de sa situation. "Aujourd’hui, je finis le premier mois, c’est-à-dire que je peux faire des choses comme des gens normaux. Après l’accouchement, suis-je la même qu’autrefois ? Que ce soit du fond de mon coeur ou de ma situation, aujourd’hui n’est plus hier. J’ai profondément compris que si l’on veut vivre bien, il vaut mieux être insensible. Au moment où ma vie devenait sombre, vous m’avez envoyé une lettre comme une bougie allumée ; Quand j’étais soucieuse du manque de lait pour mon enfant, vous m’avez apporté le bonheur. Votre arrivée a apporté des éléments nourrissants dans ma vie, ce qui fait que j’ai du lait à donner. Vous m’avez non seulement aidée matériellement, mais vous m’avez aussi encouragée spirituellement. Votre amour envers moi, et l’attitude de tante He, ont atténué leur mentalité (de ses beaux-parents) qui consiste à privilégier les garçons, à mépriser les filles. Vous savez, depuis que j’ai pris congé du dieu de la mort pour revenir, vous êtes les premiers à me rendre visite. Quand j’ai appris la nouvelle (la veille) que vous viendriez me voir, j’étais tellement heureuse. J’ai été si émue que je n’ai pas pu dormir la nuit. Je pouvais enfin vous voir, j’avais beaucoup de choses à vous raconter. Mais quand je vous ai vus le lendemain, je n’ai pu dire une seule phrase. Je ne voulais que pleurer, mais je ne pouvais pas pleurer. Je ne suis pas une fille vulgaire, je ne peux pas vous faire partager ma peine. Je ne peux qu’avaler seule le fruit amer. L’homme n’a qu’une vie, l’herbe qu’un automne. Pour ma vie, j’ai pu vous voir chez moi, je suis déjà satisfaite. J’entends souvent dire qu’on est heureux quand on est content de ce qu’on possède. Aujourd’hui, je vois déjà la naissance d’une autre moi. Je ne veux pas qu’elle suive mon ancien chemin. Elle est mon espoir, je veux qu’elle comprenne pourquoi l’homme vit dans ce monde, pourquoi elle est venue dans ce monde. Dans cette saison de remerciement, je vous remercie d’abord parce que vous avez donné une deuxième vie à ma fille. Et puis, également à moi : je peux exister parmi eux maintenant. Quand le don est trop grand, on ne dit plus merci. Je ne peux qu’implorer le bonheur pour toute votre famille, avec mon coeur sincère, une bonne vie pour des gens bien. Si vous avez le temps, j’espère sincèrement que vous pourrez venir souvent chez moi. Merci." Une lettre qui nous permet peut-être de ne pas oublier cet envers du décor chinois au moment où la France célèbre de manière spectaculaire le nouvel an lunaire, et reçoit en grande pompe le président chinois... Je ne voudrais pas conclure sur une note aussi triste, sans rappeler que la jeune soeur de Ma Shiping est boursière de l’Association, et que nous l’aiderons autant que possible à éviter de suivre le chemin de sa soeur aînée. Le petit geste que nous faisons pèse ici d’un poids très lourd. Amitiés. Pierre Haski

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