Lettre 15 ( Mai 2003)

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Pékin, le 25 mai 2003 Bonjour à tous, Le cauchemar du Sras est en train de s’éloigner progressivement, permettant d’envisager un retour à la normale dans les prochaines semaines. Hongkong et Canton ont déjà reçu le feu vert de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), tandis que Pékin, après plus d’un mois d’épidémie, enregistre une baisse du nombre de cas nouveaux et peut entrevoir sa "libération" par l’OMS dans quelques semaines. Le reste du pays reste encore incertain : la contamination des campagnes tant redoutée ne semble pas s’être produite sur une grande échelle, mais les conditions du système de santé rural étant ce qu’elles sont, la prudence reste encore de mise. Ce qui est certain, c’est que tout le pays a été touché par la psychose et la peur du virus, que les mesures préventives ont entraîné partout la fermeture des établlissements publics, y compris les écoles, et isolé les villages comme autant de citadelles. Le Ningxia n’a pas fait exception, et le collège de Yuwang a été fermé pendant plus de deux semaines et les enfants renvoyés chez eux de manière préventive. Nos amis du Ningxia se sont autant inquiétés pour nous à Pékin que nous pour eux... Au bout du compte, si l’épidémie a atteint cette province où nous intervenons, elle n’a fait que l’effleurer, à un moment où la vigilance était déjà de mise, contrairement à ce qui a pu se passer à Pékin un mois plus tôt. Nous avons reçu beaucoup de courrier des boursiers de l’Association s’inquiétant de notre santé à Pékin. Et une lettre très gentille de Ma Yan que voici dans son intégralité : "Chers Oncle et Tante (mon assistante He Yanping et moi-même), Bonjour, comment va la santé, est-ce que le travail marche bien, nous pensons tous très fort à vous, nous nous faisons du souci pour vous, et espérons que vous faites très attention à votre santé. J’ai vu que la guerre en Irak vient de se terminer, les tourments du peuple irakien sont finis. Juste au moment où on n’entend plus parler de cette guerre, il arrive un fantôme appelé "pneumonie atypique ". Il y a un peu plus de dix jours, je n’avais pas peur d’elle, et je ne la connaissais pas bien, mais à partir des vacances du premier mai, j’ai suivi de près les informations tous les jours, et j’ai vu que tout le monde porte des masques. C’est seulement à ce moment-là que j’ai saisi la gravité de la pneumonie. J’espère, Oncle et Tante, que vous faites très attention à vos déplacements, surtout quand vous partez en reportage. A la télévision ils ont expliqué les moyens de résister à la pneumonie, et ils ont expliqué qu’il ne fallait surtout pas en avoir peur, que nous pouvons vaincre la pneumonie. Mais j’ai entendu dire que dans un village près de chez moi quelqu’un a attrapé la pneumonie, qu’il a été emmené par sa famille à l’hôpital pour se soigner. J’ai un peu peur, la pneumonie se répand vraiment trop vite ! Avant je pensais qu’il n’y avait que dans les grandes villes, les endroits où la population est dense, que la pneumonie pouvait se développer, mais je n’avais pas pensé qu’elle pouvait apparaître dans les petits villages reculés, j’ai vraiment très peur. Mais je crois que l’humanité va vaincre la pneumonie, qu’on va en venir à bout et s’en débarrasser. Oncle et Tante, j’espère que vous faites bien attention à votre santé, que vous ne vous inquiétez pas, ne vous faites aucun souci pour nous, nous allons tous bien maintenant. Aux examens de mi-semestre j’ai eu de bons résultats, soyez rassurés. J’espère qu’il y aura plein de fleurs pour commencer la saison, que tous les deux vous êtes de bonne humeur, parmi les quatre saisons de l’année c’est le printemps qui compte le plus. J’espère que vous rajeunissez de jour en jour. Je vous souhaite à tous les deux une bonne santé, un bon travail. Ma Yan 4 mai 2003" Depuis cette lettre, nous avons eu la mère de Ma Yan au téléphone et leur inquiétude s’est aténuée. Le fait que le collège ait pu rouvrir ses portes il y a quelques jours est le signe d’un retour progressif à la normale. Xiao Mei, une boursière de l’Association, nous avait elle aussi écrit quelques jours plus tôt dans le même sens. "La dernière fois que je vous ai téléphoné, vous m’avez demandé si j’avais eu connaissance de la pneumonie. A ce moment-là, je vous ai répondu : je sais qu’elle n’est pas du tout arrivée jusqu’ici. Vous avez aussitôt ri. Ce rire était vraiment agréable à entendre. Depuis, ici la population panique à cause de la pneumonie. Les gens n’osent pas aller à l’hôpital, les élèves n’osent pas tousser en cours, on rougit à force de se retenir, parce que le professeur a dit que si on a une toux sèche, alors il faut rentrer à la maison pour se soigner, et attendre jusqu’à ce qu’on ne tousse plus avant de revenir en cours. Et puis maintenant nous sommes en vacances, mais on ne sait pas quelles sont ces vacances. J’ai essayé de goûter aux médicaments. La première fois, je les ai pris en pleurant, et j’ai eu beaucoup de mal à avaler. Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais jamais pris de médicaments à base de plantes, j’avais vraiment envie de vomir, mais maman m’a ordonné de ne pas désobéir. Ma mère qui nous aime a peur que nous attrapions la pneumonie atypique. Elle a dépensé tellement d’argent pour acheter des médicaments, si on ne les prenait pas ce serait tellement ignorer tout ce qu’elle fait par amour pour nous". Au-delà de l’épidémie, les difficultés sociales des plus pauvres n’ont évidemment pas disparu. Car si le gouvernement a décrété la gratuité des soins pour le Sras, il n’en va pas de même pour le reste. Xiao Mei nous explique dans sa lettre que, ayant perdu son père l’an dernier, elle s’inquiète désormais pour la santé de sa mère. Elle écrit : "Hier ma mère, parce qu’elle ne se sentait pas bien, a passé un contrôle chez le docteur Li, elle a peut-être attrapé une hépatite. J’ai vraiment peur, peur de perdre aussi ma maman ; pour que mon père aille se faire soigner nous avons déjà emprunté plus de 10.000 yuans (1.200 euros), et à cause de sa maladie, maman prend tout le temps des médicaments. J’ai peur qu’elle ne nous quitte tous les trois pour toujours. Que je dois faire ? Comment dois-je agir ? Je ne sais vraiment pas. Qui peut m’expliquer ? Pourquoi est-ce que je dois passer par la disparition de mes parents un à un ? Pourquoi ? Et, pardon, je n’ai pas bien réussi mes examens de mi-semestre. J’ai eu 88 points en chinois, 79 en maths, 77 en physique, 63 en anglais. Vraiment pardon, je sais que des excuses ne suffisent pas à me faire pardonner, et que vous allez être déçus. Mais j’espère que vous pourrez me donner encore une chance. Maintenant je fais des efforts pour faire des progrès, j’étudie beaucoup pour réussir les examens de fin de semestre. Ce n’est pas seulement pour mériter votre aide. Il y a aussi l’amour de maman, et l’attention du professeur." Cette lettre, comme bien d’autres que nous recevons quasiment quotidiennement, illustrent la situation extrêmement difficile de cette région. Le Sras a été un révélateur de tous ces problèmes, comme nous l’expliquions dans la lettre précédente de l’Association. Même si on peut espérer quelques inflexions de la politique gouvernementale vis à vis des régions et des populations les plus défavorisées, il ne faut pas se faire trop d’illusions... Notre action, pour modeste qu’elle soit, devra se poursuivre. Et nous espérons pouvoir la reprendre au plus tôt. Amicalement. Pierre Haski PS : le Journal de Ma Yan est désormais en librairie aux Pays-Bas et en Italie. Et il sortira avant la fin de l’année ... en Chine même. Plusieurs éditeurs chinois se sont montrés intéressés, et nous avons conclu avec l’un d’eux, qui semblait offrir les garanties de sérieux les plus grandes.

Publié dans LETTRES DU NINGXIA-

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