Lettre 14 ( Avril 2003)

Publié le par basile minet

Pékin, le 26 avril 2003 Bonjour, Cette lettre sera particulière en raison des circonstances assez exceptionnelles que traverse la Chine avec l’épidémie du virus du Syndrome respiratoire aigu sévère (Sras). D’abord des nouvelles du Ningxia : l’épidémie est arrivée dans cette province du nord-ouest, mais pour l’instant uniquement dans la capitale provinciale, Yinchuan, avec officiellement cinq cas confirmés et plusieurs dizaines de cas suspects, les passagers d’un train en provenance de Pékin. Mais nos amis nous ont appelé de leur village du sud du Ningxia car ... ils s’inquiétaient pour nous à Pékin ! Apparemment aucun signe de l’épidémie dans leur zone : ce sont les (rares) avantages de se trouver à l’écart des grands courants d’échange... Celà dit, cette épidémie paralyse considérablement notre action, à l’exception des bourses scolaires qui suivent normalement leur cours. Mais toutes les actions de solidarité entreprises sont gelées en attendant des jours meilleurs. Les lycées français de Pékin et de Hong-kong, qui devaient se mobiliser pour aider le collège de Yuwang, sont fermés depuis plusieurs semaines et, dans le meilleur des cas, ne retrouveront pas leur rythme normal avant la rentrée de septembre. De même, les soldes de Hermès à Pékin au profit de notre Association, qui devaient se tenir ce mois-ci, ont été repoussées à l’été, et, sans doute, au-delà. Les déplacements dans le pays sont également déconseillés, afin de ne pas risquer de contribuer à diffuser le virus. Cela ne remet rien en cause, mais retarde d’autant les programmes engagés, qui devaient déboucher sur l’équipement du collège en livres et en ordinateurs. Ce ne sera que partie remise. Il faut néanmoins revenir sur cette épidémie, la manière dont elle a été gérée par les autorités chinoises, et les leçons à en tirer. C’est suffisamment connu aujourd’hui, le gouvernement a minimisé et tenté d’occulter l’épidémie qui a pris naissance en novembre dernier dans la province de Canton, avant de gagner Hong-kong puis le reste du monde, et de se répandre, en l’absence de mesures préventives, dans d’autres parties de la Chine, à commencer par Pékin où elle fait rage aujourd’hui. Le gouvernement a reconnu ses torts, et pris depuis quelques jours des mesures plus énergiques. Au moment où j’écris ces lignes, Pékin est une ville morte, comme frappée par une explosion nucléaire. Personne dans les rues ou dans les magasins, tout le monde est cloîtré chez soi de peur, avec des stocks de produits alimentaires. Des milliers de personnes sont placées en quarantaine, dont une bonne partie dans deux des hôpitaux de la ville qui ont été fermés lorsque le personnel médical a été contaminé. Le nombre de cas confirmés augmente à Pékin d’une centaine par jour, beaucoup plus modestement en province. L’épidémie est loin d’avoir atteint son "pic" et d’être contenue. Cela dit, la panique de la population de Pékin tient beaucoup plus au fait qu’on lui a caché la vérité et qu’elle ne croit plus qu’aux rumeurs les plus affolantes qui circulent, qu’au virus lui-même. On peut continuer à vivre normalement à Pékin, et ailleurs en Chine, à condition de prendre quelques précautions minimales. Cette maladie est sérieuse, mais le risque individuel reste à mes yeux limité. Cette épidémie est surtout révélatrice d’un rapport des autorités à la Santé publique qui est préoccupant. Les lecteurs du Journal de Ma Yan ne seront pas surpris d’apprendre que la santé est payante aujourd’hui en Chine, et que les deux tiers ou plus des 1,3 milliards de Chinois ont été progressivement exclus du système de santé publique qui était certes rudimentaire autrefois, mais bien plus égalitaire que dans la Chine actuelle, plus prospère mais aux inégalités criantes. Si le virus devait arriver dans le sud du Ningxia, ce serait un désastre car non seulement les infrastructures sanitaires sont déficiantes, mais surtout, les paysans ont perdu, faute d’argent, le réflexe de se faire soigner. A la demande de l’OMS, le gouvernement a heureusement annoncé la gratuité des soins du Sras pour les plus pauvres, mais le message passe mal et il n’est sûrement pas parvenu dans les campagnes aussi reculées. En Chine, non seulement la part des dépenses publiques est en baisse constante depuis 20 ans, mais celles-ci vont à 70% en direction des villes, c’est à dire 15% de la population. Des voix se font entendre pour inverser cette tendance, mais elles restent bien faibles. Une fois passée l’urgence de la "guerre au Sras" que les médias officiels chinois relayent désormais avec vigueur, c’est ce débat-là qui est posé avec cette épidémie, tout comme celui de l’accès à l’information des citoyens. Il n’est pas sûr que la Chine tire les bonnes leçons de cette crise. Pour notre part, une fois l’alerte sanitaire dépassée, nous continuerons à mener notre action de solidarité auprès des populations oubliées du Ningxia, en espérant que, d’ici là, l’épidémie ne gagnera pas leur région. Nous vous tiendrons au courant de l’évolution de la situation. Amicalement. Pierre Haski.

Publié dans LETTRES DU NINGXIA-

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