Lettre 9 ( été 2002)

Publié le par basile minet

Bonjour à tous, au moins à ceux qui ne sont pas en vacances... Quelques informations sur notre action : D’abord des nouvelles de Ma Yan et des autres enfants que nous aidons : Je reviens d’un voyage au Ningxia en compagnie de Michèle Fitoussi, journaliste à Elle et qui est avec nous dans cette action depuis le début. Elle vous fera par ailleurs son propre compte rendu, mais quelques brèves remarques. Nous avons rencontré Ma Yan qui va très bien, ayant terminé l’année scolaire deuxième de sa classe (« derrière un redoublant », tient-elle à préciser !). Nous avons trouvé sa mère souffrante, et les avons emmenées toutes les deux à Yinchuan, la capitale de la province, pour une consultation à l’hopital, les facilités sur place étant limitées. La mère de Ma Yan souffre d’un ulcère à l’estomac, depuis des années semble-t-il, et d’autres complications. Nous lui avons assuré un traitement. Au passage, c’était leur première visite dans une grande ville, et elles ont « découvert » ... l’eau chaude au robinet, le savon, les ascenseurs, les grands magasins, les embouteillages... Elles ouvraient des grands yeux et Ma Yan nous a dit que c’ était une expérience inoubliable pour elle. Nous avons également rencontré une partie des 20 enfants que nous avons aidés au deuxième semestre, ce qui fut très gratifiant car ils ont tous suivi les cours jusqu’au bout, et apparemment eu de bons résultats. Nous allons donc continuer avec eux à la rentrée de septembre. Et avec dix enfants de plus que nous avons sélectionnés lors de ce voyage, comme le permettent nos finances. Il y aura donc trente boursiers à la rentrée, 28 filles et deux garçons. Nous avons notamment rencontré Wei Yonge, une jeune fille issue d’une famille très pauvre (le père est migrant, mineur dans une autre province, le frère aîné est allé chercher du travail ailleurs et a disparu depuis un an, et la mère se retrouve seule avec trois filles dans un village perdu au sommet d’une montagne), qui nous avait envoyé des lettres magnifiques ces derniers mois, dans lesquelles elle pensait être atteinte d’une maladie mortelle. Nous l’avons elle aussi aidée à obtenir des soins, et cela ne semble pas trop grave. Elle entre en septembre au lycée et nous est apparue très déterminée. Les difficultés n’ont pas manqué, par ailleurs, car cette aide que nous apportons dans cette région très pauvre suscite évidemment beaucoup de frustrations : pourquoi ces 30 enfants quand ils ont tous des difficultés ? Cette frustration des « autres » est très difficile à gérer, dans une région où, comme nous l’a dit un officiel, « les gens sont prêts à s’entretuer pour 50 yuans », c’est à dire moins de dix euros. Nous avons commencé à réfléchir à un projet collectif pour le village, qui bénéficierait à tout le monde et pas seulement à quelques familles : l’approvisionnement en eau étant l’un des grands problèmes (deux heures de marche A-R pour aller au seul puits d’eau même pas potable), pourquoi ne pas aider au creusement d’un puits dans le village si les conditions sont favorables, en trouvant un ou des sponsors parmi, par exemple, les entreprises françaises installées à Pékin (je pensais à Vivendi Environnement, qui vient de remporter d’importants contrats d’eau en Chine et a peut-être besoin de redorer son image...). A suivre. Difficultés également avec une partie des autorités que nous dérangeons car nous sommes des électrons libres dans un pays qui n’aime pas trop ça. Nous avons eu droit à une descente de police à notre hotel, mais sans conséquences. Les autorités locales (secrétaire du parti du district et du village, chef du village et imam, ainsi que le directeur du collège de Ma Yan) nous ont réaffirmé leur confiance et leurs encouragements à poursuivre. Voilà ces quelques nouvelles du « front », à la fois bonnes si l’on s’en tient aux enfants ravis de recevoir ces bourses et qui poursuivent leurs études, plus compliquées si on prend en compte la situation globale, notre action limitée ayant eu l’effet de perturber un ordre établi, misérable mais qui avait sa propre logique. Lors de mon passage à Paris, le mois dernier, j’ai eu le plaisir de rencontrer certain(e)s d’entre vous, et le principe de fonder une Association (loi de 1901) a été acquis. Ne serait-ce que pour des raisons fiscales, une avocate m’ayant indiqué que le fait de recevoir les dons sur mon compte personnel était illégal, ou qu’en tous cas je devais payer des impôts dessus... Nous avons donc besoin de légaliser tout cela sans trop formaliser ni devenir une ONG internationale... Une Association « Enfants du Ningxia » (nom préféré à une trop grande personnalisation autour de Ma Yan) va donc être déposée avec un bureau provisoire, et une Assemblée générale constitutive devrait être organisée à la rentrée, lors de mon prochain passage à Paris. J’espère que vous pourrez être nombreux à venir, à une date encore à déterminer. Dernier point : le journal de Ma Yan sortira début octobre aux éditions Ramsay, et cette publication a généré des droits d’auteurs à la famille de Ma Yan. Il m’a semblé légitime, étant donné que Ma Yan a désormais des revenus qui lui assurent ses études pour les prochaines années, que l’argent des dons aille désormais aux autres enfants. Lorsque nous avons annoncé cette nouvelle -qui nous semblait positive puisque synonyme d’autonomie- à Ma Yan et à sa mère, cette dernière a très mal réagi, ne comprenant pas pourquoi l’association (à venir) la « laissait tomber ». Il nous a été très difficile de lui faire comprendre en quoi ce changement était positif pour elle, puisqu’elle pouvait disposer d’un petit capital immédiatement qui lui permet d’améliorer sa vie (acheter des moutons ou des terres), tandis que l’éducation de sa fille restait garantie par une mensualité puisée sur son propre argent, assurée pour les sept ans à venir ! Nous l’avons rassurée que Ma Yan restait bien évidemment la « mascotte » de l’association, que nous continuerions à nous intéresser à son sort (Ma Yan redoutait de ne plus recevoir de lettres d’autres enfants...), et nous nous sommes engagés, Michèle et moi, à de nouveau aider Ma Yan dans ses études au cas où leur propre argent ne suffirait pas. J’espère que vous serez d’accord avec cette démarche. Voilà pour le moment. Tout cela est délicat car nous intervenons vraiment dans un contexte d’extrême pauvreté et d’impréparation à tous ces enjeux. Mais, en même temps, la satisfaction des enfants, dont certains sont parmi les meilleurs de leurs classes et qui, sans ces bourses, seraient condamnés à interrompre leur scolarité, vaut à mes yeux de se battre pour surmonter toutes ces difficultés. Amitiés à tous, et bonnes vacances. Pierre Haski. Pékin, le 18 juillet 2002

Publié dans LETTRES DU NINGXIA-

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