Lettre 6 ( Mars 2002)

Publié le par basile minet

Bonjour, De retour du Ningxia, je vous donne, comme prévu, quelques nouvelles de notre initiative qui est désormais entrée dans le concret puisque, dès cette semaine, 16 enfants du Ningxia -en plus de Ma Yan- retournent ou continuent d’aller à l’école grâce à vos dons. Mais d’abord des nouvelles de Ma Yan. Nous l’avons surprise dans son collège. Elle ignorait notre venue, et a sauté littéralement sur sa chaise en nous voyant arriver dans sa classe. Elle est rayonnante, comme le montre l’une des photos ci-jointes (j’espère que vous pourrez les ouvrir...) prise vendredi. Le soutien qui lui parvient d’Europe a fait l’effet sur elle d’un véritable dopant : elle a une formidable confiance en elle-même et en son avenir, et exprime une reconnaissance infinie pour tous ceux qui l’aident. Malgré des conditions d’étude très difficiles, comme nous avons pu le constater : 60 par classe sans aucun moyen, dortoirs à 15 dans une pièce de 4x3m... Après l’avoir retrouvée, nous avons rencontré le directeur de ce collège rural qui nous a confié un chiffre terrible : les effectifs sont tombés de 994 à 912 élèves entre le premier et le deuxième semestre en raison des difficultés financières des familles paysannes, dûes à la sécheresse des dernières années. Les enfants doivent non seulement payer des frais d’inscription d’environ 200 yuans (30 euros) par semestre, mais aussi et surtout (les deux tiers des élèves, venant des villages alentour sont pensionnaires) apporter les céréales de leurs repas et un peu d’argent pour avoir des légumes (il n’y a jamais de viande). Dans des villages où le revenu moyen par habitant est tombé à 300 ou 400 yuans par an, c’est un poids considérable que de nombreuses familles ne peuvent plus supporter. Le directeur nous a présenté six jeunes filles qui font partie de ces exclus du second semestre, que nous avons décidé de soutenir en payant à la fois leurs frais d’inscription et de quoi se nourrir pour le second semestre (nous assurons à Ma Yan, point de départ de tout cet effort, une bourse plus importante de 500 yuans par mois). Une autre photo ci-jointe montre Ma Yan avec ces six boursières, dont l’une, assise au premier rang, figure parmi les meilleurs élèves du collège malgré un handicap physique. Nous avons ensuite ramené Ma Yan dans son village de Zhang Jia Shu dans notre voiture, en parcourant la piste défoncée que, chaque weekend pour rentrer chez elle, elle fait à pied en trois ou quatre heures. L’accueil de sa mère a, là encore, été très émouvant. Cette femme décidément très courageuse, a encore du mal à croire à ce qui est arrivé et qui garantit à sa fille une sécurité qu’elle n’a jamais connue. En discutant avec elle, nous avons envisagé la possibilité qu’elle aille avec notre aide, dès la rentrée de septembre, dans un meilleur collège, dans le chef lieu du district, qui lui donnerait plus de chance d’aller au lycée et, pourquoi pas, à l’université, alors que son collège rural actuel a des allures de cul de sac scolaire. Très vite, la maison de la famille de Ma Yan est devenue le centre du village, montrant l’attente très forte que notre présence suscitait. Nous avions déjà quelques noms d’enfants que nous souhaitions aider, dont une jeune fille citée dans mon article de janvier, et qui avait subi le même sort que Ma Yan et était toujours privée d’école. Pour quatre enfants supplémentaires, nous avons demandé aux autorités diverses du village -le chef, le secrétaire du parti et l’imam...- de nous faire des propositions. Cela a donné lieu à de longs conciliabules accroupis dans un champs avant de nous soumettre une liste, visiblement un savant compromis. Nous avons rencontré chaque enfant et chaque famille, et, quelles que soient les arrières pensées des uns et des autres, elles étaient assurément dans le besoin. Il était évident que nous ne pouvions pas satisfaire toutes les attentes, et notre présence a créé autant de frustrations que de satisfactions. Ainsi, alors que nous revenions de la maison d’une des familles aidées, notre voiture a dû s’arrêter net en pleine nuit pour éviter une femme qui était agenouillée au milieu de la piste, en pleine nuit. Elle avait entendu le moteur de la voiture et savait qui nous étions, et trouvait injuste qu’on l’ait ignorée. Nous n’avons rien pu faire pour elle car céder à sa demande aurait amené tout le village à demander plus, alors que nous avions fixé un plafond. Nous n’en menions pas large... Les principes de ce genre sont d’ailleurs plus faciles à définir qu’à respecter car, le lendemain matin, alors que nous dormions dans un petit hôtel de la commune voisine, nous avons trouvé deux familles devant notre porte, qui s’étaient levées à 4h du matin pour faire les trois heures de marche avec leurs enfants pour nous cueillir au réveil. Les enfants étaient transis de froid, et nous ne pouvions faire autrement que de les « adopter » comme boursiers... L’après-midi même, en visitant un autre village très pauvre, nous sommes tombés sur une famille assez désespérée, dont les enfants, un garçon et une fille en haillons, avaient à peine connu l’école (cf : photo). Nous les avons ajoutés eux-aussi à notre liste... Bilan : Seize filles et un garçons dont sept, y compris Ma Yan, sont au collège et les autres à l’école primaire. Nous avons demandé aux enfants de nous écrire au cours du semestre qui vient de reprendre pour nous donner des nouvelles de leur scolarité et nous dire si tout va bien. Nous avons fait de cette correspondance la condition de la poursuite de cette bourse au semestre suivant, seul moyen de s’assurer un minimum que l’argent est bien employé pour la scolarité des enfants. Nous avons choisi de limiter dans cette première phase le nombre d’enfants bien que les sommes recueillies nous permettraient sans doute d’aller un peu plus loin. Mais nous avons jugé qu’il fallait d’abord roder notre système, en espérant faire mieux et plus à la rentrée de septembre. Nous avons été soutenus sur place par le photographe Wang Zheng qui nous avait accompagnés et est à 100% avec nous, ainsi que par les différentes autorités locales qui sont ravies de cette initiative, même si, bien évidemment, elles aimeraient tirer un peu plus la couverture à elles... Nous avons, je pense, évité toute récupération, et notre geste a semble-t-il été bien compris et accepté par tous. Je crois que nous avons trouvé, jusqu’ici en tout cas, une façon d’intervenir souple et je l’espère efficace. Une action certes limitée au regard des besoins de ce district, pour ne parler que de ça. Mais pour avoir vu Ma Yan et les autres élèves qui ont retrouvé le sourire grâce à notre intervention, je pense réellement que ça vaut le coup. Je vous enverrai prochainement un premier point financier sur les dons et les dépenses engagés. Je vous communiquerai également régulièrement les informations dont nous disposerons, notamment ces lettres que nous avons demandées aux boursiers et dont j’espère qu’ils s’en acquitteront. J’espère que vous jugerez que ces premières actions correspondent à l’esprit sur lequel nous nous étions entendus au départ de cette aventure. Et que nous pourrons la poursuivre suffisamment longtemps pour qu’elle fasse une différence dans la vie de ces quelques enfants chinois défavorisés. Amicalement. Pierre Haski, Pékin, le 11 mars 2002

Publié dans LETTRES DU NINGXIA-

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