Lettre 37 - Dec 2005, Jan 2006

Publié le par Pierre Haski

Bonjour,
Et tout d'abord bonne année : 2006 mais aussi l'année chinoise du chien qui débute trois semaines plus tard!

Ce changement d'année marque également une transition pour notre association. Après plus de cinq ans passées en Chine, je m'apprête en effet à rentrer en France en janvier, pour prendre de nouvelles fonctions dans mon journal. Je cesserai donc d'assurer également la coordinnation des Enfants du Ningxia en Chine comme je le faisais depuis la naissance de l'association en 2002, même si je contnuerai, évidemment, à être activement engagé à partir de la France, au côté de notre équipe de bénévoles.

Sur place, en Chine, le relais est d'ores et déjà assuré: nous avons la chance d'avoir à Pékin Perrine Lhuillier, amie de l'association depuis quasiment le début, et qui a accepté d'assurer à partir de janvier 2006 la coordination des Enfants du Ningxia en Chine. Perrine travaille à Pékin comme consultante depuis 2004,  et s'est déjà rendue trois fois au Ningxia où elle a rencontré nos amis, nos interlocuteurs, et certains des enfants que nous aidons.

Avant de s'engager, Perrine a effectué en 2005 un audit du travail de l'association en trois ans d'existence, un document qui fait le point sur les forces et faiblesses de notre organisation, sur ce que nous avons accompli de manière, il fait l'avouer, assez atypique, et ouvre quelques pistes pour l'avenir. Diplômée de l'Institut d'études politiques de Lyon, dôtée d'un master de Théorie et pratique des droits de l'homme de l'université de l'Essex, en Grande-Bretagne, et ayant étudié le chinois à l'université Fudan de Shanghaï, Perrine est donc remarquablement outillée pour ouvrir cette nouvelle page dans la courte mais riche histoire de notre association. Bienvenue et bonne chance!
Au cours du mois de décembre, Perrine m'a accompagné au Ningxia pour une visite destinée, pour ma part, à dire au revoir à tous amis sur place, et à présenter officiellement ma remplaçante. Un voyage très émouvant: beaucoup de larmes surtout avec Ma Yan et sa mère, Bai Juhua, qui ont été les compagnons les plus proches de cette avanture humaine hors du commun. Véritable émotion aussi auprès des deux directeurs d'école de Yuwang et Ma Gao Zhuang, avec lesquels nous avons tissé des relations de confiance et d'amitié qui n'étaient pas toujours évidentes. Et même, plus inattendu encore, auprès des autorités de Yinchuan, la capitale du Ningxia, avec lesquelles les relations furent parfois plus complexes encore...

Le temps fort de ce voyage a toutefois été une initiative que nous avons prise, porteuse d'espoirt. L'association a décidé d'accorder pour la première fois un micro-crédit pour permettre à une jeune femme ayant été contrainte de quitter l'école à 16 ans, et mariée de force par sa famille, à ouvrir un commerce et à sortir du cercle vicieux de la misère dans lequel elle se trouvait. Cette jeune femme n'est pas une inconnue pour l'association : Ma Shiping est la cousine de Ma Yan, son amie et parfois sa rivale comme le montrait le Journal de Ma Yan. Son mariage prématuré nous avait bouleversé, et j'avais écrit Ma Yan et ses soeurs après avoir réalisé à quel point le sort de ces deux jeunes filles était divergent : l'une poursuivait radieuse sa scolarité et avait l'avenir ouvert devant elle, l'autre avait heurté un mur à 16 ans, et se voyait condamnée à la misère et à l'enfermement.
Lorsque Ma Shiping nous a fait part de son projet de magasin à Yuwang, la commune dont dépend son village, dans le sud du Ningxia, nous n'avons pas longtemps hésité. C'est assurément pour elle et pour son jeune mari un moyen de sortir de cette agriculture plombée par la sécheresse chronique, et de trouver une alternative au travail migrant dans les chantiers des grandes villes qui reste, dans ce genre de situation, la seule alternative pour survivre. Nous avons donc accordé à Ma Shiping ce crédit modeste -2000 euros- et sans intérêt qui lui a permis d'ouvrir ce magasin inespéré. La formule du microcrédit était de ce point de vue idéale car il est évident qu'une famille comme celle de Ma Shiping n'a pas accès au crédit bancaire classique. Elle évite de perpétuer un assistanat qui n'est jamais sain sur la durée, même s'il permet de passer des caps particulièrement difficiles.

Nous allons renouveler l'expérience avec une deuxième jeune fille dont l'histoire est assez proche de celle de Ma Shiping : Ma Xiaoqian, mariée elle aussi à 16 ans dans le village de Zhang Jia Shu, le village natal de Ma Yan, et qui figure, elle aussi, dans Ma Yan et ses soeurs... Elle compte ouvrir un salon de coiffure avec son mari.

Nous vous tiendrons informés des suites de cette intiative dont le succès n'est évidemment pas assuré, d'une part en raison de l'absence d'expérience de nos amis, mais aussi du contexte économique très difficile de cette région sinistrée. En raison, également de notre propre inexpérience en matière de crédit... Nous avons d'ailleurs rencontré au cours de notre séjour au Ningxia une  ONG chinoise remarquable qui fait avec succès du microcrédit en zone rurale dans un autre district de la province, une expérience enrichissante. Cette piste mérite en tout cas d'être tentée, et nous envisageons de l'étendre à d'autres familles et de chercher des financements à cet effet.

Ce voyage au Ningxia m'a assurément permis de voir le chemin parcouru en trois ans, depuis la publication du Journal de Ma Yan (2002) et la naissance des Enfants du Ningxia. Les écoles de Yuwang et de Ma Gao Zhuang et dans une moindre mesure de Zhang Jia Shu, sont méconnaissables: salles d'ordinateurs pour les deux premières, plus de 1200 élèves en uniforme dans les trois établissements, école gratuite pour tous, y compris l'internat, ainsi que, depuis peu, de nouveaux dortoirs à Yuwang avec de nouveaux lits metalliques portant chacun une inscription : "don des Enfants du Ningxia"...

Cette solidarité active aura permis, grâce à votre soutien, d'améliorer les chances pour l'avenir de centaines de jeunes dans ce petit coin de cette "autre" Chine, celle dont la vie n'est guère concernée par les chiffres triomphants de la croissance économique chinoise qui sont annoncés à Pékin, Shanghaï et dans les grandes villes. Des chiffres qui, comme l'ont fait remarquer de nombreux commentateurs, y compris en Chine, n'en font que plus cruellement ressortir le décalage immense entre les villes et les campagnes, entre les nantis et les exclus.

Nous en avons eu une nouvelle illustration au cours de ce voyage. Dans le confortable appartement de Ma Yan et de sa famille à Wuzhong, la grande ville du Ningxia où elles habitent depuis que Ma Yan est au lycée, nous avons retrouvé une femme de Zhang Jia Shu que nous connaisssons bien. Nous vous avions raconté il y a quelques mois  la miraculeuse opération qui avait permis à un enfant du village né avec des pieds déformés de marcher normalement, grâce à l'intervention de notre amie parisienne Hélène. Un autre fils de cette famille démunie a eu un problème de santé : décalcifié, il s'est brisé la jambe en trébuchant. La famille de Ma Yan a payé les premiers frais d'hôpital, 1200 euros, une véritable fortune pour ces paysans pauvres. Nous avons décidé de prendre en charge la deuxième opération nécessaire pour que cet enfant ne soit pas estropié à vie. Sans cette doublé aide, cet enfant n'avait aucun moyen d'être correctement soigné dans un pays om l'accès à la santé est devenu un luxe pour l'immense majorité des 700 millions de paysans chinois.
Nous tenterons, en 2006, d'améliorer encore nos modes d'intervention au Ningxia, toujours prioritairement dans l'éducation, mais aussi, on le voit dans cette lettre, de plus en plus sur d'autres terrains lorsque c'est possible. Mais, à ce stade, un petit rappel est nécessaire : l'association ne fonctionne qu'avec des bénévoles, et est principalement  financée par les dons du public ou des opérations comme le concert de Sèvres et une vente de jouets à Hongkong en décembre: votre aide peut faire la différence sur place.

Meilleurs voeux à tous.

Pierre Haski

Publié dans LETTRES DU NINGXIA-

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